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Ciseaux (Stéphane Michaka)

Publié le par ChrisMo

Ciseaux

Stéphane Michaka

Ciseaux
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(Septembre 2013) 

 

 

« — Tu dis qu’on l’appelle « Ciseaux ».

— C’est un compliment. Ça veut dire qu’il a l’œil. » (p51)

 

 

Ah Douglas !

Douglas est l’édition. Il a le sens de la repartie. Cynique et intelligible. Un pointilleux. Un lucide. Il est pire qu’un commercial. Douglas est un lion, il rugit, il a une maîtrise complète du fonctionnement du système éditorial, il a l’air prétentieux. Sans pitié, on dirait un vendeur en assurance, un financier spéculateur, un impulsif au charisme surprenant et étouffant.

 

« Les romans ne sont pas comme des nouvelles, ils ne se laissent pas facilement désosser. Quand je m’y colle, ils se transforment en épaves. Tantôt c’est le moteur que j’enlève par mégarde, tantôt le châssis, et tantôt les quatre pneus que je croyais inutiles. Depuis que j’édite des romans, j’ai l’impression d’habiter un cimetière de voitures. » (P127)

 

Une fonction qui doit être jubilatoire. Et un coupe-gorge.

Il en va de même pour celle d’écrivain.

Et de leurs femmes.

Raymond se raconte. Douglas l’éditeur se raconte. Leurs femmes se racontent aussi. Ce livre est l’étalage de leurs vies privées, leurs dépendances plus ou moins prononcées à l’alcool, leurs cohabitations chaotiques, les écarts extra conjugaux de l’un et de l’autre ; et les nouvelles. Ça en fait des attitudes à gérer… En seulement 200 pages !

Qui a besoin d’air ? Prenez Marianne par exemple. Hein pourquoi pas ?

 

« Mon mariage avec un écrivain alcoolique a pour conséquence deux jobs qui n’ont rien à voir, et une sensation de vertige quand je passe de l’un à l’autre » (p55)

 

Elle veut épargner pour reprendre des études. Son homme, Raymond, écrit et bosse à deux endroits différents. Il dépend de l’alcool comme de sa femme. Une double passion. Un choc. Il ne publie rien, même ses nouvelles ne donnent rien. Résultat, « clash » au quotidien, ils sont balancés entre amour profond, honte et désespoir. Tout en contradiction.

Chacun subit ou savoure sa propre réalité. Au détriment, souvent, de la compréhension de l’autre…

Douglas perturbe le couple. Le sien aussi. Ils ouvrent les yeux. L’auteur et sa femme sont à la fois excités et effrayés par un premier pas, celui de la réussite. Ce qui fait peur, c’est le changement de la pensée quotidienne. La découverte. Le couple est bousculé. Leur environnement vacille. L’éditeur doute. Suit son flair. L’auteur est son miroir. Ça va beaucoup mieux. Son ego se stabilise.

 

« Quand j’édite Raymond, il se produit un phénomène étrange : je vois Douglas au travers. Tous ses secrets sont les miens. Quand j’édite Raymond, je ne doute plus » (p54)

 

Raymond résume bien le ton du livre :

 

« On peut raconter une histoire d’autant points de vue qu’il y a de personnages. Ne vous demandez pas lequel est le meilleur, laissez-le s’imposer à vous. Malgré vous. » (p109)

 

Le côté dramatique des choses, c’est l’eau de vie de Raymond. Transformer en nouvelles. L’éditeur s’en frotte les mains, l’heure de la gloire approche… Quatre nouvelles sont incluses dans l’histoire. Le lecteur découvre leur élaboration, leur critique, la naissance des idées dans un récit clair, tendre et triste.

La construction et le découpage du livre lui-même — celui que vous aurez en main ou que vous avez déjà, pas l’histoire dans l’histoire — sont d’une précision nette et très habile. La plupart des dialogues sont des monologues avec une discussion imaginaire. Un seul personnage parle et les répliques de l’interlocuteur sont inexistantes. C’est comme dans un « one man show » ou une pièce de théâtre. Prenez l’exemple de la conversation téléphonique où l'on n’entend pas la personne au bout du fil, mais le spectateur peut aisément suggérer les réponses en fonction de ce que dit l’acteur qui a le GSM en main. Un dialogue qui pousse le lecteur, le témoin, à participer à la conversation. C’est dynamique. C’est malin. Toujours dans la même perspective, un autre procédée s’active par voie de conséquence. Celui où les personnages s’adressent au lecteur, comme s’ils étaient devant une caméra et qu’ils témoignaient. Un face à face avec le lecteur sous le signe de la confidence.

La cerise sur le gâteau, car ce n’est pas tout !
Note de l’auteur :

 

« Ciseaux est une œuvre de fiction. L’intrigue de ce roman est librement inspirée de la relation entre Raymond Carver et son éditeur Gordon Lish. Les propos des personnages, tout comme les quatre nouvelles insérées dans Ciseaux, sont de mon invention. »

 

Quelle fine frontière entre la fiction et la réalité ! Cela rappelle « Triburbia » de Karl Taro Greenfeld, publié récemment chez Philippe Rey éditions, qui a utilisé ce procédé. Celui où l’écrivain parle de son environnement, où il fait référence à son vécu personnel pour raconter une fiction dans laquelle ses personnages existent, mais sont remodelés pour ne pas citer directement l’individu concerné. Il y a aussi dans le livre de Greenfeld, un auteur qui écrit une réalité transformée, un documentaire…
L’histoire et la démarche de Michaka jouent sur ce plan. Raymond dans le livre utilise sa vie pour ses nouvelles. Il l'a transformé. Ce qui suscite des interrogations et de vives réactions dans son entourage. Michaka s’adonne au même exercice en signalant qu’il a écrit une fiction sur un personnage réel, basé sur une belle bibliographie. Délicat, mais défi audacieux. C’est peut-être aussi un clin d’œil aux auteurs qui plagient, aux auteurs qui ne précisent pas la différence entre un roman fiction et un roman qui n’est pas catalogué en tant que fiction. Sous-entendu, tout est-il permis dans l’écriture ? Oui, mais intelligemment. Il ne s’agit pas ici de l’apologie de l’un ou de l’autre. Pensez qu’il s’agit avant tout d’un texte très bien agencé et aboutit. Un découpage minutieux. De chaque page, il y a une phrase à noter…

On peut le dire. Celui qui n’a jamais lu du Carver n’a pas à s’inquiéter. Ce n’est pas nécessaire. Une manière perspicace de mettre en avant un auteur de renom. L’ensemble est d’une légèreté, bien polie ; d’une grande facilité de lecture. C'est amusant, triste, de bons conseils pour les auteurs ainsi que pour les amoureux qui ont des projets de vie en commun.

Donne envie de lire Carver et un autre Michaka.
Raymond, Douglas, Marianne, Jeanne, Stéphane et… l’écriture. Quelle aventure !

 

Le 17/09: Lecture de "Ciseaux" par S. Michaka au :

Le Salon by Thé des Ecrivains, 16 rue des minimes Paris

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