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Debout les morts (Fred Vargas)

Publié le par ChrisMo

vargas

Debout les morts (1995)

C’est avant tout le quatrième roman de Fred Vargas. Genre policier, un peu satirique. Un ton ironique dans le Paris de l’époque. 1995. Prix Mystère de la Critique 1996 et prix du Polar de la Ville du Mans 1995.

Sophia Siméonidis, cantatrice à la gloire passée, aperçoit un hêtre dans son jardin, un matin. Il n’était pas là le jour avant. Interloquée, elle ne sait pas d’où il vient. Son mari, Pierre s’en fou. Une relation qui ressemble fortement au couple de voisins dans la série télé américaine crée par Sol Saks « Ma sorcière bien aimée ». Vous savez, oui ! Les Kravitz, Charlotte, la dame en bigoudi, peignoir, qui épie les Stevens à la fenêtre et crie : « Albert ! Les Stevens ! » Le mari ne s’y intéresse pas du tout, il souffle de lassitude.

Marc, médiéviste, rêveur, galère, ne garde pas ses petits boulots, vit avec son parrain, vieil oncle, ancien commissaire Vandoosler, relevé de ses fonctions, un vicieux au boulot, un bon vivant. Mathias, sage, préhistorien. Lucien, professeur, capricieux historien de la Grande Guerre 14-18, contemporanéiste. Dans la merde, ils décident de vivre ensemble dans la maison pourrie, ils deviennent les voisins de Sophia. Des chercheurs du temps, qui pourrait ne pas s’entendre, chacun ne comprenant pas l’intérêt d’étude de l’époque de l’autre. L’atout primordial qui les réunit, c’est d’être dans la merde. Et partager un loyer devient une idée pratique pour sortir de l’errance et l’impasse dans laquelle ils errent.

Un autre point commun est soulevé par Lucien en page 27, après leur premier repas pris sur leurs genoux devant la cheminée :

« Le feu, est un point de départ commun. Modeste, mais commun. Ou un point de chute, comme on voudra. À part la merde, c’est à ce jour notre seul point d’alliance connu. Ne jamais négliger les alliances. »

L’arbre pousse, Sophia observe ses nouveaux voisins pendant les travaux d’aménagements. Finalement, elle leur rend visite et leur propose un marché. Creuser en dessous de l’arbre et voir ce qu’il s’y cache. Une combine bien payée pour acheter le silence et la discrétion. Des habitudes s’installent après ce marché, tout le monde se retrouve au restaurant « le Tonneau » chez Juliette, appelé le front de l’Est, à l’opposé de la maison de Sophia, le front de l’Ouest. Distinction à l’origine de Julien. Mathias y est engagé. La routine, les liens de bons voisinages et d’amitiés se resserrent. Puis Sophia disparaît.

Relevé comme amusant aussi. Le système chronologique des paliers de la maison pour chaque époque d’études établi par les locataires. Mathias au premier, Marc au deuxième, Lucien au troisième et enfin le parrain commissaire au quatrième. Les évangélistes, st Mathieu, Marc, Luc… nommé par Vandoosler…Tiens ! En chipotant un peu, petite anagramme : Vandoosler, vous y retrouverez le mot « looser » en anglais qui signifie le perdant, le raté, et correspond bien au personnage.

Une organisation militaire s’installe pour enquêter et retrouver Sophia. Même si Vandoosler devient vite le meneur dans l’enquête. Chacun y met du sien, et les caractères se complètent pour tempérer, élaborer des stratégies, explorer de nouvelles pistes. Pour quatre chercheurs du temps, l’accumulation des questions est croissante, une incroyable toile se tisse, remontant en 1978, soit près de 18 ans plus tôt. La fouille dans le temps passé est ce que les évangélistes maitrisent le mieux. Deux personnages s’ajoutent et complexifie la donne, Alexandra et son fils et plus tard Christophe Dompierre sur l’enquête également. Les soupçons entraînent des révélations et de nouvelles recherches. Les morts se lèvent et s’ajoutent. « Debout les morts » est le réveil du passé, de vérité cachée, des corps parlent. Un départ simple qui ne laisse pas sous-entendre une affaire qui se complexifie de manière exponentielle. La logique des chercheurs en histoire combinée à celle du commissaire est une machine aux rouages inébranlables et d’une efficacité redoutable. Lucien citera une phrase importante pour résumer l’orientation à prendre dans l’amoncèlement d’idées qui tend vers un chaos en page 220.

« L’enquête des paroxysmes oblige à se confronter à l’essentiel qui est ordinairement caché »

Une phrase majeure qui révèle plusieurs points.
Le paroxysme est le sommet, le niveau le plus élevé du déroulement de quelque chose. Cela veut dire que dans un événement majeur aux conséquences catastrophiques, une vérité beaucoup plus simple se cache ou pourrait se cacher derrière. Provoquer un imbroglio par la manipulation pour que personne ne remarque une autre idée a immiscer, un acte à commettre. Tout porte à croire que le coupable est un tel. Des questions courantes ressortent. Au-delà des grandes guerres passées et actuelles, quelle était la motivation, autre que le racisme ? Les relations géopolitiques internationales ? Le pouvoir ? L’argent ?

À travers cette phrase, le lecteur pourra remarquer aussi que par l’intermédiaire des caractères des personnages, l’auteur illustre intelligemment le propos de Lucien. Mathias représente cet essentiel, ce qui le rend presque insignifiant, subvenir à ses besoins primaires, dans une société qui pousse l'individu à la consommation. Marc, son parrain et Lucien, entre autres, sont les différentes facettes qui nourrissent le paroxysme. Les individus emportés par ces tempêtes d’idéaux, de style de vie, de relations avec l’autre, de paraître, les victimes de la société de consommation.

Un roman court à l’intrigue futée. Une tendance Agatha Christie, sans les manières, « no bling bling » tape à l’œil, pas de BCBG (bon chic bon genre) pour séduire un lectorat. Un tout sans ficelles frappantes et faciles pour dénouer l’affaire ou sauver la continuité du texte. De minutieux raisonnements mis de bout en bout donnent un ouvrage abouti. Très logique, au décor passé en arrière-plan, presque aussi insignifiant que Mathias le sage. L’essentiel, très réussi, est l’enquête. La situation cocasse dans laquelle se retrouvent ces chercheurs en histoire qui n’ont rien d’autre à faire que de se plonger dans l’aventure. L’ambiance est plus comique, tragique que macabres. C’est la galère, certes, mais ensemble c'est une difficulté plus vivable que seule. Des personnages qui démontrent que leur savoir réuni à son utilité bien plus que chacun séparément. Une crainte de retrouver un roman de Glen Cooper séduisant, mais imparfait comme « Le testament des templiers », du fait que Fred Vargas est chercheur en histoire et archéologie, est un a priori qui sera très vite balayé dès les premières pages. Une performance surprenante, une très belle surprise. Comme quoi, il est possible de proposer une histoire courte et parfaite.

Site de l'éditeur VIVIANE HAMY link

Site des éditions J'AI LU POLICIER link

 

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