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Fin d'Amérique (Damien Ruzé)

Publié le par ChrisMo

COUV FIN D'AMERIQUE

Fin d’Amérique

Damien Ruzé

Krakoen 2013


Entre la Loire et la Cher, La Sologne. Une zone forestière au cœur de la France. Grand espace vert, plan d’eau, chasse… L’atmosphère pourrait être sereine, idyllique. Elle l’est certainement. La source d’inspiration des poètes et écrivains. Mais pour un flic, c’est plutôt un vaste terrain de chasse, un immense terrain pour la cueillette des criminels. Un jour humide et frais, dans la commune de Beaugency, le Lieutenant Zollinger de la police judiciaire d’Orléans, découvre le cadavre d’un acteur porno, série B, dans le coffre d’une Mercedes qui vient d’être extraite de la Loire. Un véhicule suspect qui a servi à un braquage dans un magasin et renversé une gamine en scooter. Le X mort est le fils d’un ancien politicard douteux, Mr Lagardière. La traque commence… La chasse est ouverte. Qui est la proie et qui est le chasseur ?

L’inspecteur est un homme passionné de chasse et de son boulot, froid, peu touché par les sujets de l’enquête, certainement noyé dans l’habitude du métier. Ce qui explique la relation volatile qu’il entretient avec « Reine », une maitresse d’école.

 

+ Quand on s’oublie, imprégné de la scène :


-        On entre en contact direct avec le système policier français. Les relations professionnelles au langage franc, sans poésie, désabusé, routinier à la crasse rejeté par la société, du moins la condition humaine. Le ton des dialogues est roublard, populaire avec un usage régulier de l’Argot. Droit au but.

-        Passage beaucoup plus aboutit, la rencontre avec Q2000 (+), instants plus glissant, plus dynamique. Tout comme le passage sur le déroulement d’un weekend en campagne (p80-81) qui est une introduction plus fouillée pour en arriver au « Whiskers “Klub”.

-        La rencontre et l’entretien avec le couple Lagardière, perfecto et merci. Le contact avec “google”, informateur, est très bien aussi.


 

— Lourdeur du passage :

-        Les descriptions carrées, parfois un peu longues, sont proches d’un rapport de police et les rendent aseptisées, ou manque d’atmosphère sombre et de profondeur par endroits. (pour les 50 premières pages) Je dis bien, parfois, car ce n’est pas toujours le cas. La longueur ne me rebute pas en temps normal, c’est l’extrapolation et la manière de présenter les choses qui doivent susciter l’attention qu’il me manquait. Une ambiance ajoutée à un suspensE haletant. Cela ressemble à une enquête classique, même si les éléments qui la constituent sont documentés sérieusement. 

-        Je prends l’exemple du chenil (— ), la rencontre avec Reine (—). Le début mis à part la scène classique de la découverte du cadavre est moins accrochant. (— )

-        La démonstration d’un inspecteur qui émane d’un service à l’intitulé souffreteux, sur les combines de Lagardière, est trop longue et financière. Tout livrer d’un bloc est délicat dans ce domaine, c’est une partie de poker, un passage qui frise l’essai lourd, un cours ex cathedra. L’argot à souhait est usant, ça va 2 minutes, même si le langage bourru entre collègues est courant…

-        Un long calme plat, teinté de romantisme, de passion pour la chasse, un descriptif qui traîne la patte sur près de la moitié du chapitre 4 ! (page 225 à 267)

-        Reine, qui est l’impulsion du moteur « action » de Zollinger sur la fin, devient soudainement secondaire. Et pourtant…


 

Cela étant, il faut souligner la solidité de l’enquête, du pas-à-pas, l’étendue de celle-ci, des implications importantes sans accumulations de coup de théâtre pour attirer l’attention. On reste dans le plausible. La cohérence sans faire dans la scène hollywoodienne (même si la cavalerie charge à un moment donné) à chaque chapitre en crachant des ficelles exubérantes à la JC Grangé (comme pour certains de ses romans, le passager par exemple). C’est une littérature policière plus terre-à-terre ne visant pas le scénario de film d’action. La crédibilité des faits est la source du récit, la mise en scène est réaliste. Ce sont d’autres points forts de l’ouvrage. La mise en abîme, par moment plombe un peu, toutefois cela n’enlève rien à la capacité de l’auteur de nous entraîner plus loin en jouant sur le rebondissement tempéré, cela n’enlève rien non plus à la logique et à la justesse de ces propos. Un rendu incisif sur une enquête. Un métier qui n’est pas aussi exubérant et bling-bling qu’il y paraît dans beaucoup de roman du genre. Le plus proche possible de la réalité. Très proche de la nature, même.


En plus de la chasse, la cueillette à toute son importance :


“La cueillette des champignons est une parabole de l’existence. Tu ne trouves que rarement ce que tu cherches ; tu ne sais jamais ce que tu cherches avant de l’avoir trouvé…” (P221)



“Quand je reviens des champignons, tu vas me dire que c’est con, mais je me sens légitimé, je sais pas comment expliquer, j’ai l’impression d’être à ma place, fondé, de savoir intiment pourquoi je suis né. À quoi ça sert un flic ? À tenter vainement de réguler une société qui marche sur la tête, au nom du bon droit du citoyen et du contribuable ? À coller des mecs en cage comme des animaux ? Tiens, tu vois, la boucle est bouclée. Je voudrais être un aigle… Comme dit René Char, ‘L’aigle est au futur’. Et le présent me fait chier…” (P222)

 

 Enfin, le déversement du reste de la bouteille, un grand flot de mouvement pour atteindre le dénouement. Reine est un peu zappée sur la fin. Tout le monde en a pour son compte. Tout se tient, il y a des coïncidences pas trop flagrantes, tout est crédible sans réel super héros, avec un personnage principal instinctif soutenu par sa hiérarchie (ça change). Un bon flic, rêveur, spontané, sans pitié pour le crime, et qui fume comme une cheminée. Un cœur mi-figue mi-raisin. C’est une bonne histoire, un personnage qui surpasse les autres. On a l’impression qu’il nous attend pour une autre aventure…


Le livre présente bien, le nouveau format des éditions Krakoen est séduisant et réussi.


Et comme l’auteur est un artiste très accessible :



CM : Bonjour. Ben, voilà. Je vous partage mon impression de lecture avant de la placer sur mon blogue. Je précise que ce n'est qu'un avis de lecteur, je ne suis pas un professionnel du milieu. Je fais dans le spontané surtout. Je peux ajouter une réaction après l'article si vous le souhaitez. En tout cas merci pour cette découverte intéressante.


DR : « Hey man, je vais te dire, que tu ne fasses pas partie de ce que Godard appelait les “professionnels de la profession” est une qualité pour moi.
Ce que je pense de ton papier : c'est bien écrit, sobre (sauf “suspens” qui s'écrit “suspense”). L'OCRGDF, souffreteux, peut-être, réel, pour sûr. Je t'accorde que le pitch de l'ami Ferrand est copieux, mais c'est intentionnel, c'est même le ressort de la scène. Zollinger en prend plein la poire pour pas un rond, le toutim le laisse vaguement pantois, c'est voulu. Aucun commentaire sur le reste, c’est ton opinion et je la respecte entièrement. Merci de me l'avoir fait lire. J'apprécie le fait que tu aies ressenti l'amorce d'une suite, c'est précisément l'exacte intention. Reine reviens, pas de souci. Ces deux-là, c'est du solide… »


CM : « L'aigle est au futur »: sous-entendu, le poète se projette, vers l'avenir avec ses mots ? Il se détache de la réalité pour laisser voler son imagination ? C'est de la rêverie ?


DR : René Char. Hypothèse intéressante. Un roman est pure rêverie. De ses mots, le poète pulvérise l'avenir, comme le B-29 l'Agent Orange.


CM : Pourquoi un aigle ? Pour sa capacité à voler haut et symboliser cette projection. Au fait, j'essaie de comprendre l'expression pour mon commentaire. Je ne suis pas un connaisseur en la matière.


DR: L'aigle est un animal mythique, les USA et les nazis ne lui ont pas fait une formidable image de marque, c'est vrai, néanmoins. (re) Vois la Forêt d'Émeraude de John Borman, un autre obsédé sylvestre, où le jeune américain enlevé et élevé par les Indiens prend du peyotl et vis son expérience initiatique incarné en aigle. Il se trouve, et l'on retourne aux cours d'eau, que j'aime à nager dans une rivière du Sud appeler l'Agly, l'aigle en catalan. Char était du Sud. Et, étrangement me montent ces vers de Lavilliers (décidément) : « Tu ne veux pas te vendre, alors tu meurs, on te bouffera de l'intérieur. Sois une flèche en altitude, un baiser dans la solitude ». For whatever it might mean.


 

Stay tuned, pour la prochaine aventure de Zollinger ! 

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