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Journal d'un vieux dégueulasse (Charles Bukowski)

Publié le par ChrisMo

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Journal d'un vieux dégeulasse

Les cahiers Rouges (2013)

Grasset

Notes of a dirty old man (City Lights/1973)

 

Un gros mot pour m’exprimer ! Me dis-je les yeux grands ouverts, sourcils remontés jusqu'à la racine des cheveux, bouche en O. Je ne parle pas des poèmes, j'ai bien compris que Bukowski en avait écrit une gigantesque malle, mais de ses chroniques fulgurantes publiées dans le magazine américain Open City, fin '60. Ces textes ont été rassemblés pour notre plaisir à tous dans un recueil. Le partage de « son état de fureur permanente ou de son humeur chagrine » (p218). Voici le carnet d’un bourlingueur dans une version simili clochard.

Je me serais pris une belle planche sur le faciès si l’auteur avait su que je plaquais sur Word ce que je pense de lui avec Stromae bourré s’échappant de mon casque audio. Mais bon, je ne risque rien de la version papier de monsieur Bukowski. Paix à son âme. Le chanteur est bien là, le volume maintenu entre nuit et jour. Et puis, chacun son truc. Pour moi, ils sont tous les deux des artistes formidables.


Dès les premières pages, j’ai été frappé par le débit de mots, par la spontanéité et la ponctuation. Déçu par l'abondance de virgules et quand un point s’imposait courageux en fin de phrase, la fatigue revenait en courant empêchant un réveil miraculeux de majuscules. La première chose que je me suis dite : vade retro style précipité, désordonné et récupéré par un mage pour rassembler 300 pages sur base d’un nom connu.

Que nenni. Ma première réaction trouve son explication en fin de bouquin. Les ultimes précisions de Gérard Géant. Oups. Lapsus ? C’est Guégan. Gérard de son prénom. Je vous prie de croire, Monsieur, l’expression de mes plus plates excuses. Donc la typographie, terme exact, était évidemment réfléchie. Explication.


Bukowski était un iconoclaste (p335). Mais oui, j’ai regardé la définition : retenez une personne qui s’oppose aux valeurs traditionnelles. Les années soixante, changement des mœurs, le sexe, la musique, la politique et le mouvement littéraire également. Poussé par Kerouac (que Bukowski appréciait), Ginsberg et Burroughs (ce que Bukowski en pensait, je vous laisse imaginer la réaction de Charles si vous aviez eu l’occasion de lui offrir un coca-cola). Donc pendant la libération de la pensée, Bukowski marquait son désaccord des valeurs patriarcales rigides jusque dans les mots comme Pouvoir, Devoir, Gouvernement, Réussite, Armée. La majuscule conférait une certaine grandeur… Voilà pourquoi !

Je me suis encore perdu. Ah ben ! N’est pas chroniqueur qui veut. Je commence à le comprendre. Je m’écroule sous le poids de ce que je dois libérer. Conséquence d’une prose énergique aux répercussions cataclysmiques sur un innocent surgit de nulle part. Une prose qui après son passage enflammé — telle une comète qui file à ras de notre sol tranquille, notre terre aux espaces cultivables verdoyants et aux senteurs magiques — qui après un passage révolté ; ne me laisse qu’une respiration suffocante, et… il faut que je m’en remette. C’était surpuissant. Il ne reste plus rien des cultures, un horizon noir flottant, un tout complètement cramé. Je vois une mouche qui chute entre mes deux pieds : BZZZZ ; elle cuit sur le coup : FSCHHHH !

 

Silence total. La comète Bukowski est passée. Je garde le souvenir de sa lumière éblouissante. Hips !


Dans l’ouvrage, LES RENCONTRES d’époques, visez un peu : Neal Cassidi (le compagnon de route de Kerouac), peu de temps avant sa mort. Des pages précieuses : (p 39-44)

« Jack Kerouac n’a fait que son métier d’écrivain, ce n’est pas lui qui a enfanté Neal, mais la mère de celui-ci. quoique, pour avoir fait son métier, Kerouac l’a démoli, qu’il l’ait ou non cherché. Neal dansait maintenant en tête à tête avec l’Éternité. la vieillesse, la souffrance, toute cette chiennerie se lisait sur son visage, alors que son corps était le corps d’un gamin de 18 ans. » (P40)

Kerouac (p45-53) : un individu toujours entier, impulsif, franc qui dénigrait Bukowski : « il sue l’ennui et le lieu commun. à croire qu’il n’a jamais écrit tous ces recueils de poèmes. sans doute qu’il a trop longtemps marné à la poste. il est sur la pente descendante. ils lui ont sucé les neurones. qu’ils soient maudits. » Et pourtant, il lui reconnaissait un grand talent : « reste qu’il est toujours un maître, un maître indiscutable. » (p46) Bukowski l’admirait : « et bien que je me sente encore d’humeur maussade, JE ME PÉNÈTRE de l’énergie de cet homme, SON ÉNERGIE, si bien que je me raconte que je suis sans aucun doute en train de déambuler aux côtés d’un des rares génies de la vraie poésie contemporaine. » (p49)

 

Ce que Bukowski n’aimait pas chez Jean Genet, Allen Ginsberg, Williams Burroughs : « Burroughs est un écrivain particulièrement soporifique et, sans le soutien de ses relations dans le monde de la pop-littérature, il ne vaudrait pas un clou, comme Faulkner d’ailleurs qui n’est qu’un petit tas de nullité, excepté pour les extrémistes sudistes, les très raides misters Corrington, Nod et Mange-Merde » (p52). Ou encore en page 101 : « or ces écrivains sont finis, ils ont sombré dans la mollesse, la répétition, la nullité, ce sont désormais des femmelettes… l’écrivain qui s’affiche dans la rue se fait sucer sa substantifique moelle par les imbéciles. il n’y a qu’une chose qui convienne à l’écrivain : la SOLITUDE devant sa machine à écrire. un écrivain qui descend dans la rue est un écrivain qui ne sait rien de la rue. »

 

Vous l’aurez compris, il avait un regard affûté, un mot tantôt salvateur, tantôt poétique pour tout le monde.

 

Une période ou le talent était florissant ? Ou était-ce juste l’émancipation des idées qui permit l’utilisation du verbe moins académique, moins classique, plus noire, plus réaliste, une langue franche sulfureuse, percutante, piquante ? C'était la rupture. Fin d'un style, la littérature du XIXe siècle. Et début d’une littérature plus libre et décomplexée (merci l’émission d’Arte qui m’a permis de me situer) : la Beat génération. Des auteurs de talent influencèrent le monde littéraire, ceux-ci donnèrent l’impulsion du changement catégorique. Depuis, beaucoup prétendent qu’il ne se passe plus grand-chose. Les auteurs essaient, mais n’apportent pas de nouveautés. Les livres sont souvent moins éloquents, moins surprenants au profit d’une masse de titres plus vendeurs, plus populaires.

 

« Journal d’un vieux dégueulasse » vous plonge dans une ambiance marginale corsée. Surprenant et très riche. Autant pour l’inventaire des bouteilles, de pack de 6 que l’auteur a pu ingurgiter, autant pour sa perspective du monde qui  le saoulait. Charles B. allait de ville en ville, vivait dans un appartement, une cabane, une chambre, un studio, une ruelle… Il était témoin de l’extase qui animait le monde lors des matchs de base-ball, de boxe, les joueurs de poker autour d'une table et les parieurs des courses épiques. Tout l’inspirait.

 

Même si cela faisait partie de Bukowski, il est important de faire fi de son comportement étrange, de sa vulgarité quasi constante. Afin de se rendre compte qu’il ressortait de lui une capacité narrative luxuriante, ce qui le classe encore aujourd’hui comme un chroniqueur redoutable et d’une grande lucidité. C’était un humaniste. Dans ce recueil de textes, son exagération est le décor d’un raconteur d’histoire, celui d’un accusateur d’une époque changeante et en transe. Un homme intelligent qui critiquait le révolutionnaire irréfléchi et le système démocratique. « nombreux sont ceux qui s’en vont répétant que la révolution est imminente, mais je détesterais qu’ils se fassent tuer pour rien. en clair, vous pouvez liquider pas mal de gens sans que la société soit liquidée. au pire, vous aurez perdu les meilleurs d’entre vous. et alors qu’aurez-vous gagné sinon un pouvoir qui s’exercera CONTRE le peuple ? une nouvelle dictature qui s’avancera tout de blanc vêtue ; et toutes ces grandes idées n’auront servi qu’à faire parler la poudre. »(P102)

 

C'était un dégueulasse calculé avec des propos surréalistes parfois.  Tout ce mélange : nécrophilie, suicide, sexe, alcool, drogue, bisexuel, homo, hétéro, femmes, jeunes, vieilles ; tout appartient à la noirceur des années d’errances de Bukowski. Après son enfance difficile, avant d’être publié sérieusement. Tout donne un résultat hors normes. Dans le même ton, pour ce genre d’attitudes et de compositions je préfère ces sujets intégrés dans un roman. Pour savourer une histoire plus aérée et surtout pour un plaisir prolongé. Comme John Fante l’a brillamment fait. D'ailleurs, Bukowski en parlait et fut fortement influencé par l’auteur de «Demande à la poussière ».

 

C’était un érudit, un affamé, et surtout un assoiffé, triste, qui s’expatriait à travers ses écrits. Il possédait une maîtrise fine de l’humour mis sur un piédestal, il flirtait avec le fait divers glauque, vomissait la politique, décortiquait le sport et bousculait la culture avec effervescence. Il est capital de tenir compte de l’enfance du prodige, c’est ce récipient qui emmagasina sa matière, son inspiration, pendant des années. De là naquit l’image qu’il s’était donnée, « la position de l’homme frigorifié », à force de recevoir les coups d’affûteuse infligés par son père et sous le regard d’une mère indifférente. Rien n’avait plus d’intérêt. Ni paroles, ni pleurs. À en devenir presque un sociopathe. « vivre en Homme Frigorifié ne signifie pas en effet qu’on a perdu contact avec la réalité. nous cultivons l’indifférence que parce que toute autre attitude nous paraît dépourvue de sens » (p 315).

 

L’accumulation du silence a entraîné sa capacité d’observation vers des sommets. Sa folie retranscrite a provoqué la naissance de recueils et de romans exceptionnellement vrais et durs. En tout cas, c’est ce que j’imagine en regard de ma première lecture. Je suis convaincu que je retrouverais la même puissance dans « Women », un roman cette fois, qui m’attend sur ma pile de livres à lire.

 

Quand je suis arrivé à la fin du livre, j’avais un rubik’s cube à reconstruire à la place du cerveau. Je venais de découvrir un mythe quelques siècles après tout le monde et j’allais certainement être redondant dans mon impression de lecture. J’ai décidé de faire semblant de ne pas m’en rendre compte et de vous partager quand même les 3 immenses pages (A4) de commentaires que j’avais entre les mains. J’ai passé un magnifique moment en compagnie de Bukowski. J’ai été très impressionné par son savoir-faire. Et pour une première lecture, il me semble que c’est l’ouvrage adéquat. En dehors de la poésie. Il m’a permis de cerner le personnage et l’atmosphère dans laquelle il trempait pour écrire.

 

Charles, désolé, mais tu es FORMIDABLE. À la tienne !

 

Pour ceux qui veulent aller plus loin et en savoir plus sur la vie de l’auteur. Le site, en anglais, est fort bien nourri. La langue ne constituera pas une barrière pour visionner les photos (voir onglet « photos », les peintures (voir onglet « Art »), où encore une carte (voir onglet « Maps ») qui mentionne les endroits où l’auteur à habité. Pour le reste, il y a des lettres (correspondance avec traducteurs et autres. Du peu que j’en ai compris dans les 2 piochées au hasard (voir onglet « Manuscripts » tout en bas de la page, listing des lettres), j’ai quand même reconnu le mot « bootle » = bouteille…). Vous pourrez voir des cartes postales, un forum, des manuscrits, ses poèmes, des documents du FBI vu qu’il était très surveillé ! Un travail de fourmi. Simple curieux ou fan, ça devrait vous plaire même si c’est en anglais.

writing desk circa 1971

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