Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Les Âges sombres (Karen Maitland)

Publié le par ChrisMo

Les Âges sombres (Karen Maitland)

Une excellente nouvelle couverture pour la sortie chez Pocket - d'ailleurs le même thème fut utilisé pour " La compagnie des menteurs" - en SEPTEMBRE !
J'aime beaucoup.

KMsombres  

Les Âges sombres (2012)

A l’origine se disait : The Owl killers (2009)

 

Présentation

L’an de grâce1321, en l’espace de huit mois, les habitants de la ville d’Ulwic en Angleterre furent les témoins et les victimes des changements climatiques capricieux aux conséquences redoutables, de l’attaque d’épidémies incontrôlables, de la montée en puissance d’un groupe occulte ancestral, les Maîtres Huarts, de l’ignorance de l’église attachée à son égocentrisme et surtout à sa dîme. Peu avant l’hécatombe, un groupe de femmes débarqua de Flandre, dit-on. Elles se nommaient les Béguines Martha. Elles étaient toutes vouées, corps et âme, au nom de Dieu, à la charité, à l’égalité, au libre arbitre. Elles accueillirent et soignèrent les plus indigents, les affamés, les malades en tout genre. Elles étaient les flambeaux qui proposaient un halot de lumière aux âmes perdues dans un temps de récession, de crise alimentaire, de détresse profonde. Leur arrivée près du village fut perçue comme un mauvais signe, voire étrange. Les villageois s’en méfièrent et les craignirent. Les représentants de l’Église catholique fustigèrent cette abomination. Ils considérèrent la vocation de ses femmes courageuses et pieuses comme impies et indignes d’autant plus qu’elles n’étaient pas reconnues officiellement. La secte qui ambitionnait de maintenir leur domination sur la région, seule évidemment, réveilla alors une légende.

 

Impression

Les croyances, les mythes et les légendes. La crédulité et la foi. Ces mots sont du pain béni pour des manipulateurs violents, sans états d’âme.

J’ai préféré de loin cet ouvrage au précédent, « La compagnie des menteurs » paru en 2010 chez les éditions Sonatine (link) La subdivision de chapitre en deux temps : les jours des saints sont les références du calendrier de l’époque et une intimité profonde est créée avec les personnages puisque le lecteur prend leur place à la première personne du singulier. Ce partage rend la lecture enivrante faisant fi de lourdeurs.

L’écriture d’une conteuse de talent. Sourcilleuse sur la clarté des phrases pour rendre un thème qui rebute en raison de ses informations parfois très abondantes. Une écriture paisible, limpide, d’où émane une grande sensibilité.

La présentation d’un listing d’acteurs dès le départ est un élément important pour simplifier encore la compréhension de l’évolution de cette aventure. La note historique en fin de livre n’était pas absolument nécessaire, mais très intéressante. Les éléments étaient bien placés dans le texte sans lourdeur. Le décor et les individus sont parfaits pour l’époque et quasi identique que dans « La compagnie des menteurs ». Cependant, je trouve que leur complexité, leur questionnement, leur réaction sont mieux rendus cette fois. L’atout principal est ce mélange de fantastique et d'ambiance de thriller historique. La chute n’est pas théâtrale et fabuleuse, en douceur comme son commencement. J’ai le sentiment que le roman est, non pas plus fouillé, mais plus aboutit sur l’ensemble. Aucune remise en question sur la documentation évidemment. C’est le deuxième opus sur la même période de l’histoire, si un troisième ouvrage devait être publié, il y aurait un risque de redondance sur les sujets abordés : épidémie, pauvreté, intempérie, religion, moine, sœurs, assassinats. Un pari risqué qu’il me tarde de découvrir.

Nous voilà face à une sorte d'allégorie sur la stupidité frappante des grands de ce monde qui n'ont pas tiré les leçons du passé. De nos jours, le maître mot saignant de l’histoire sombre qui nous a été contée est resté inchangé.

 

« Bénis sois-tu le crédule, notre pain quotidien. Bénis Crédule la table si bien parée, emplis aussi nos âmes si affamées, et donnez à tous nos frères de quoi manger. »

 

La condition féminine. Une époque où la soumission des femmes était proche de celle du bétail. Une constatation toujours en vigueur près de 700 années plus tard. L’origine de la sensibilité de l’écriture que j’ai pu ressentir vient des moments de tendresse, de joie, d'humour et de beauté en contrepartie du cauchemar, de la violence, de la solitude, de la souffrance, de la colère. La maltraitance des femmes et des enfants. Le viol, l’avortement, le désir d’enfanter étaient et sont encore. L’histoire peint essentiellement la vie des femmes dans ce 14e siècle impitoyable. Le lecteur le remarquera assez rapidement, l’homme est le mal, les bons sont en filigranes dans l’histoire. Une époque identique est racontée par Ken Follet dans une histoire sans fin où la femme y tient une place vindicative et encore une fois sous la seule bannière possible, religieuse ou femme de pouvoir. Un procès inévitable apparaît en fin de livre, c’est l’image ironique de référence sur l’époque et en même temps le miroir d’aujourd’hui : vous verrez l’attitude ridicule des accusateurs qui agissent contrairement à leur profession de foi, leur véritable motivation, l’appât du gain. Les villageois naïfs à souhait, la télévision ou autre source de communication crachant de la surinformation aujourd’hui facilite l’orientation de la pensée de masse. La gravité de la situation pour les béguines qui sont la vérité comme toute personne qui se bat pour les plus démunis de nos jours ou les victimes de violences sont peu nombreuses et vues comme des illuminées ou des rêveuses. Pour finir, ce procès rappelle "L’apologie de Socrate" de Platon, où le sage préféra boire la ciguë plutôt que de soumettre sa liberté de pensée… Comme la petite Osmana dans le livre…

 

« Si j’avais vu tomber la première goutte, aurais-je pris la mesure du danger ? Aurais-je pu empêcher que toute notre œuvre finisse par s’effondrer ? »

(Servante Martha) p584

 

 

KM1Synthèse.

C’est au 14e siècle, en Angleterre, sous une pluie incessante pendant des semaines, aux portes de l’hiver, harcelé par la peste, oublié de l’église, que 9 personnes doivent évoluer et survivre. Un colporteur défiguré, un ménestrel italien et son élève gay, une enfant diseuse de « bonne aventure », un couple où madame attend merveille de son artiste-peintre, une servante juive, un magicien cynique et un conteur. Ils forment la compagnie. Des menteurs. Alors qu’ils tentent de rejoindre le nord du pays pour fuir le fléau, les morts suspectes s’accumulent.

 

Impression

L’histoire est racontée par un des membres de la compagnie. Tous apportent l’animation nécessaire, leurs secrets, ils se méfient et évitent la réalité, respirent les faux-semblants, transpire la souffrance, tous sauf une seule personne. L’écriture actuelle dans une époque lointaine, la simplicité marque le coup, réussi, plus facile et agréable à lire qu’un ‘La religion’ de TW qui tentait de coller à la réalité dans le langage, celui d’un professeur sage à tous niveaux, lourds.

Ambiance, le ton de l’histoire : sombre, triste, l’extrême de la pauvreté, la suspicion, le mensonge et la vérité, l’espérance et le désespoir. Un monde froid, pluvieux, glacial, déprimant.

Le choix de parler et de mettre en action le peuple plus que la bourgeoisie est le point de vue qui m’a plu. En plus des sujets comme la croyance en l’église et son inquisition mit en retrait, même si bel et bien là, sa présence se trouve dans la crédulité des gens. C’est plus le côté des soumis qui ressort.

La seule possibilité de s’en sortir, et encore, de tenir, c’est de croire en une multitude de saints, de Dieu, de présages, de très grande naïveté face à l’incroyable et aveugle devant la vérité. La malédiction apparaît dans la différence de l’autre et sa conjuration comme seule voie rédemptrice. Marier deux infirmes, pendre ou cacher un homosexuel, l’inceste, les juifs entre autres comme cause de la peste. Contes et légendes sont l’apanage des petites gens, profite aux voyageurs itinérants surtout comme ceux de la compagnie, les superstitions qui font la richesse de l’église, l’ésotérisme...

Je retiendrai quand même la ballade amoureuse d’Osmond et Adela (vers p333 à p374) et le conte du chevalier au cygne (538).

Pour le reste, c’était beaucoup trop long. J’aurais retiré au moins 200 pages. À 425 pages, je me disais que je lirais jusqu'au bout, car j'aimais bien l'écriture. Le timing, l’intensité étaient tel un apprenti conducteur qui essaie de démarrer une voiture. L’engin avance par à-coup rapide et finit par caler. Finalement, la chute n’a pas été magistrale à cause de cet effet de toussotement. Une longue marche avec une grosse surprise à près de 250 pages, on espère 400 de plus vers une explosion qui ahurit les sens, mais l’attente est vaine avec des sursauts qui ne touche plus. La chute a été étouffée par l’envie de déballer tout d’un bloc lors de la révélation, la réflexion logique de l’un des membres de la troupe.

De là à dire que c'est le meilleur thriller historique de l'année (de sa sortie), soit c'est le seul qui a été publié dans le genre en 2008 (je prends cette année là où je situe la phrase du NY Times sur la couverture), soit les autres étaient vraiment pourris, soit c'est du copinage ou du rabattage, soit je suis passé à côté de quelque chose... Interpellé par le slogan grandiose qui avala ma naïveté, j’ai fouillé, afin de satisfaire mon voyeurisme des chiffres impressionnants et tout, sans rien trouvé.

Je dois admettre que ma source d’informations est limitée, je n’ai qu’un seul informateur au niveau de piratage informatique moins que nul, dans le rouge quoi, un peu googole même si capable de traduire les pages dans d’autres langues, pour me prêter mains fortes. Vu le personnel restreint pour étendre ma recherche, cette option m’est plus qu’utile, voire indispensable, malgré tout, pour que j’obtienne une info. Cela étant, rien n’y fit, je suis resté bredouille et j’ai jeté l’éponge après une heure. Misère, j’aurais voulu pêché quelques sorties de 2008 dans le genre thriller historique, mais j’ai du garder ma frustration pour moi. Pour nous. Alors, le meilleur de l’année ! Je dirais que le Yankee a lancé une balle dans le vide… Et sa compagnie passe pour une menteuse. Ça, c’était pour la phrase d’accroche sur la couverture. En y regardant de plus près, il y a une tendance, une infime ressemblance pour l’individu en capuche, à celui d’au-delà du mal de Shane Stevens. Tourné vers la droite en plus… le mensonge, regard à droite (là, j’ai cherché). Un dérivé, quelque part, tu vois c’est un peu comme le dentifrice tricolore, on le choisit inconsciemment, car les couleurs influencent notre achat. Eh oui ! Un individu au visage caché sur couverture sombre attaque notre système et incite à l’achat, car, personnage à capuche, tourné à droite = malaise, suspens, thriller, mensonge. Je pousse un peu, d’accord. Mis à part cette histoire de capuche, sur le Shane Stevens c’est Stephen King l’hameçon, mais je l’aime bien, je ne dirai pas du mal de lui.

Donc je ne suis pas envahi d’émotions à l’issue de la lecture de ce roman. Il y a quelques très bons passages de contes et ballades amoureuses. Même si la fin de partie est plus tendue, captivante, c’est la longueur et l’agencement de l’intrigue qui m’a ennuyé.

Le prochain livre sombre, je veux voir un individu avec ou sans capuche à l’ouest, ce qui signifie qu'en plus d'être barjo, il devra être tourné vers la gauche. Sans accroche ou juste la vérité en bas de couverture. Voir photo.

Illustrations

KM122470Lecteur.png

Et comme Arnaud me l'a si bien fait remarquer, regardez le dernier de l'auteur. Et à sa droite, une autre...Toute une histoire, ces capuches !

KMsombres  sonatine.jpg

 

 

SONATINE link

POCKET link

Karen Maitland  link

Commenter cet article

Foumette 13/10/2012 10:47

Je savais que je ne devais pas le lire...et tu confirmes mon avis par une superbe chronique digne de ton talent!!! Quel art de décortiquer un livre de la sorte...j'en reste baba!!! Gros bisous mon
ami belge!!!!

ChrisMo 13/10/2012 10:51



Foumette, gros bisous, icrem intense ! Je ne sais pas quoi dire de plus...



jackisbackagain 12/10/2012 17:48

Christophe,

Tu es certainement davantage un adepte du polar historique que je ne le suis. Pourtant, si tu m'en conseilles un vraiment très bon qui flirte avec l'excellence, je suis preneur.
A la lecture de ta chronique fouillée et détaillée, je peux déjà écarter Karen Maitland.
Amitiés. Jean.

ChrisMo 12/10/2012 17:51



Franchement  "La trilogie berlinoise" est à lire, de Philip Kerr. Merci Jean.


Excellente soirée!