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La conjuration des imbéciles (JK TOOLE)

Publié le par ChrisMo

JKTOOLE.jpg

La conjuration des imbéciles (1981)

A confederacy of Dunces (1980)

Prix Pulitzer 1981

 

Site de l'édition 10/18 link


Coupez les vannes du « Make some noïse » de la rentrée littéraire pour prendre le temps de découvrir un son jazz aux allures d'improvisation qui se trouve être un ensemble cohérent arc-en-ciel. Ce sera une de mes plus longue impression où les prises de notes auraient pu se compter par caisse. Mais j'ai signé pour rester un imbécile à conjurer et j'ai limité mes notes à deux pages. Pour rajouter une couche de désordre pendant l'écriture de ce texte dont j'espère que vous en viendrez à bout, j'ai écouté « Big R classic country USA » sur Delicast.com…

Les références du personnage principal dans cette histoire poussent comme fleurs en saison. Et vu ma connaissance générale littéraire, la toile m'a été d'un grand secours.

Ignatius, la barrique, dit de Marc Twain qu'il est ennuyeux, « La cause de la stagnation présente de la vie intellectuelle. »

C'est gros, ambigu ou plutôt comique ou absurde. Le papa de Tom Sawyer et Huckleberry Finn empruntait des chemins de réflexion similaires sur « l'excès de la civilisation » qu'il dénonçait avec humour.

Reilly utilise Schiller comme référence afin de donner une excuse valable à l'odeur de renfermé qui planait dans sa chambre. Il raconte que le poète et écrivain allemand s'accommodait de l'odeur de pomme pourrie dans son bureau pour stimuler son inspiration…

Que dire d'un individu aussi infect caractériellement qu'un Ignatius J. Reilly de la Nouvelles Orléans des années ‘70. Un malade imaginaire dont l'anneau pylorique est un instrument redoutable pour imposer le chantage à sa pauvre mère. Ce trentenaire en excès de poids - aussi physique qu'intellectuel, vit une journée apocalyptique ; il subit une arrestation arbitraire, il est victime d'un accident de voiture et il reçoit l'ordre de sa mère de trouver un travail.

L'entrée en matière annonce la couleur :

“— Ignatius, qu'est-ce que toutes ces saletés sur le planché ?

— C'est ma vision du monde que tu vois là. Il reste à l'organiser en un tout cohérent, alors fait attention où tu mets les pieds.”(p74)

Cet enfant-roi opposé à l'hypothèque de son fief se voit obligé d'accepter la condition de sa mère. Un sacré passage réactionnaire de la part d'Ignatius et courageux de sa génitrice. Un grand moment d'une dizaine de pages. Acculé, le bonhomme cède sans reconnaître la raison éclairée de son interlocutrice :

“Le fait d'agir au sein même du système que je critique représentera en soi, un paradoxe ironique non dépourvu d'intérêt”.

Il y voit un intérêt pour son œuvre dont le thème gratté dans ses carnets Big Chief est :

“Avec la rupture du système médiéval, les dieux du chaos, de la démence et du mauvais goût prirent le dessus”.

Voilà, le grand, l'absolu dans sa première nouvelle fonction chez “Les pantalons Levy”. Il s'y sent bien au départ et pense avoir quartier libre pour développer sa révolte dans une entreprise qui n'engage que des simples d'esprit. Paradoxe, lui qui est l'intelligence suprême. Il prétend y jouer son rôle de travailleur qu'il considère comme partie intégrante de son étude, fraîchement innovée, intitulée le “compte rendu des problèmes d'un jeune homme” dans ses carnets.

Son langage est l'art de l'extrapolation. Décalé, il l'est dans son entièreté d'ailleurs. Il rejette le communisme, vomit la démocratie et la modernité, il défend la royauté moyenâgeuse, il évite le dialogue constructif - il le construit, il contourne les questions qui qui touchent son caractère, le travail et son inactivité.

Son discours négatif sur tout me rappelle l'intelligence très développée et en ébullition d'un Patrick Bateman dans American Psycho lorsque par exemple il décrit méticuleusement un groupe  musical tel que Génésis. Le personnage de Bret Easton Ellis en a autant qui cogne sous le plafond qu'Ignatius pour une partie de leur vision des choses. Il y a une différence grossière quand même. Ils sont tuants, certes, mais un seul tue réellement. Je voulais juste pointer le QI. Les deux décrivent des passages qui reflètent une connaissance profonde de l'interaction de l'individu sur son environnement.

Un autre exemple de ce type d'esprits qui m'épate est le personnage de Will Hunting dans le film de Gus Van Sand en 1997. Ces personnages “surdoués” aux démonstrations verbales (périodes) d'une ou deux pages, qui sont des propos révoltés, extra lucides et d'une logique implacable. Je ne sais pas si trop ou extra lucide à un sens. Par contre, leur point de vue est impressionnant et dépasse les stéréotypes courant souvent imposés. Ces êtres décalés passer pour des fous ou des marginaux. Presque des génies incompris.

Ce qui suit est très peu aérer. Le but étant de me rapprocher le plus possible d'une sensation vécue pendant ma lecture. Disons que ce sont les répercussions qu'un lâché de mots jubilatoires a pu avoir sur un simple lecteur .

Je prends un bol d'air sans respirer et ...

Ignatius correspond avec Mirna Minkoff, son amie de Ny. Elle reflète le côté plus réaliste qui dévoile à Ignatius “son problème paranoïde et sexuel, signé Freud”. Réactionnaire, elle est active contrairement à lui qui palabre, qui ne peut garder un travail et qui détruit ce qu'il entreprend par ses idées. Défense de la cause raciale, tentative de révolte, personne ne le suit dans son délire, dans l'entreprise des pantalons Lévy. Société dont l'héritier veut se débarrasser. Sa femme, une plaie, le boulet qui ramène tout à son confort et l'incompétence de son mari par peur de la pauvreté. Myrna, la seule capable par lettres - puisque Ignatus les lit, à attirer son attention, à lui ouvrir les yeux. Même s'il réagit mal hurle à la vengeance. Il se lance alors dans le travail et la révolte pour agrafer le caquet de cette arriviste… Puisque Myrna pense que l'orientation sexuelle homosexuelle est un problème qui se soigne, il se lance dans une autre révolte : le mouvement des sodomites pour la paix en tenue de pirate des Caraïbes s.v.p ! Ce sera somme toute un coup dans le beurre. Seul il restera. Son dernier travail, la vente de hot dog, pour conserver sa prestance infaillible, il le nommera dans une lettre adressée à Myrna: “… je suis pour l'heure en relation, de manière la plus fondamentale, avec l'industrie du marchéage alimentaire”.

Essouflé. Respiration. Poursuivons, je vous prie.

La présence “communisse”, le maccarthysme, la chasse aux sorcières sont sur les lèvres et vociférés pour une moindre prise à partie.

L'esclavage, la période post coloniale, le dédain du blanc devant le noir, le travail sous-payé ou le vagabondage. John et son ballet sont l'image de cette période. Un black exploité qui accepte ce boulot sous-payé plutôt que le vagabondage, il tente d'avoir une augmentation, chantage, sabotage du travail au sein du pub "Les Folles Nuits". La communauté “Noire” ressent toujours l'animosité blanche et inversement.  Vu que son pub bat de l'aile, la gérante s'adonne à un trafic d'image pornographique, de stupéfiant, triche sur les boissons, utilise un gamin George pour ses courses douteuses, exploite une serveuse racoleuse pour pousser à la consommation - Darlene qui rêve de son numéro de danseuse, avec perroquet. Lee, la patronne s'accommode de ces gens-là même si elle n'en veut pas. Que dire de l'agent Mancuso, timide, soumis, qui court toute l'histoire après sa première arrestation, avec déguisement imposé par son chef tant qu'il n'a attrapé personne. Une image parlante, ironique, signifiant qu'il n'est pas que le représentant de la lois, de la société, il est “La société” : passif et ridicule en apparence sous ses changements de costumes (qui peut être le changement des idées), observateur, dans l'attente, il a le dernier mot au final en agissant au bon moment…

Le tout lâché, je reprends l'aération du texte.

Ignatius cite souvent Boèce : la consolation de la philosophie :

“le livre nous apprend à accepter ce que nous ne pouvons modifier” (p224)

Le sort du juste dans une société injuste…

Partisan du moindre effort et féru de cinéma. Le lieu de prédilection qui reflète son image parfaitement. “Les incroyables blasphèmes en technicolors”. Ignatius est un parano à la logique irréfutable sur le moindre détail du quotidien. Pour les autres, c'est un malade. Il ne reçoit pas d'écho sur ses monologues méticuleux.

La mère d'Ignatius est à bout, ne supporte plus les frasques de son fils. Un glandeur, un ingrat. Toutes les économies familiales sont passées dans son cursus universitaire. Irene Reilly fréquente de nouveau au grand désarroi de son fils. Elle décide de prendre les choses en main pour stopper le délir de ce gamin qui n'a jamais grandi…

Ce roman est une vaste scène théâtrale où pullulent des personnages hauts en couleur, teintée de contradictions. Tous est délavés… L'absurde et l'intelligence d'une comédie classique réaliste qui bouscule. Une comédie qui démarre lentement, le germe d'un chaos annoncé. Un dénouement amusant magistral. Hors thème, mais sur l'imbroglio, je pense à “la bonne planque de Michel Andre avec Bourvil” ou “L'avare version  Jean Girault avec de Funès” ou mieux encore un “Laurel et Hardy”.

Tout part d'une simple situation et se termine par un chaos ou s'enchaînent les situations délirantes. Jusqu'à un final qui prend moins d'importance que la consistance des actions qui l'ont précédé.

Enfin, il est indubitable que j'ai à nouveau entre les mains une œuvre de style, brillante et hors du commun. Je m'étonne de la disparition prématurée de l'auteur. Serait-ce le suicide d'Ignatius ?

 

 

 

 

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christine roy 15/09/2012 11:08

Waouh ! que rajouter de plus ! J'ai juste peur d'aimer plus ta chronique et tes notes, que le livre lui-même ! Mais ma curiosité va dans tous les sens, et aussi vers ce genre littéraire !

ChrisMo 15/09/2012 11:10



Merci Christine, le livre est de loin meilleur.
Faut vraiment essayer et à lire à son aise...