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Le bruit de tes pas (Valentina D'Urbano)

Publié le par ChrisMo

Lebruitdetespas

Valentina D’urbano

Le bruit de tes pas :

« Est le premier roman de Valentina D'Urbano,

Illustratrice de livres pour la jeunesse,

née en 1985 dans une banlieue de Rome

dont elle a fait le décor de son livre – même

si la capitale italienne n’est jamais nommée ici. »

Philippe Rey 2013

 

 

« L'enfant seul se méfie de tout le monde, pas par choix, mais dépit, pense qu'en guise d'ami son ombre suffit. » **(voir fin d'article)

 

Un « incipit foudroyant » clame La Republica.

Pas mieux!
Ne rien dire à son sujet est de bonne guerre, à découvrir. En tout cas, c’est cette rage introductive qui m’a donné envie de connaître le fin mot de l’histoire.

En 1974, Béa avait rencontré Alfredo quand ils avaient 8 et 9 ans. Ils vivaient presque tranquilles dans un quartier oublié, la Forteresse. Un squat.

Dans ce livre, Béa raconte cette relation qui est fulgurante, un amour passionnel violent tinté de rêve et de grand désespoir, de soumission, de fatalité. Dans le coin, ils sont tous des enfants et des adolescents livrés à eux-mêmes. Les parents sont absents ou parfois sont là, mais transparent. D’autres sont trop présents en tant que bourreaux. Certains jeunes flanchent, d’autres deviennent plus forts et cherchent l’évasion.

Béa est possessive, Alfredo un passif. Deux inséparables. Elle ne reconnaît pas ses sentiments pour lui. Elle les repousse, elle les subit et pleine de désir. Alfredo est identique de ce point de vue. Deux jumeaux. Ils sont plus que deux meilleurs amis, deux frères et sœurs. C’est Béa et Alfredo, il est évident que l’un ne va pas sans l’autre.
Béa rêve d’une vie normale, sans être désigné du doigt, sans être une fille de basse classe réfugiée dans la forteresse, sans mauvaise réputation qui colle à la peau dès la naissance ; le séjour à la mer est ce symbole. Alfredo à des œillères, il ne s’autorise pas d’évasion – sauf la drogue — en raison de sa condition d’enfant pauvre, il a été battu et rejeté par le monde extérieur. Le quartier l’accepte, c’est son décor, il est ce décor. Ils se contrarient souvent, mais se pardonnent même si ça fait mal des fois. Jusqu’à un point de non-retour…

 

« Alfredo n’avait pas agi pour me blesser, mais pour imprimer sur ma peau la frontière qui nous séparait du reste du monde. Un signe de reconnaissance, un souvenir. Il m’avait marqué comme un animal. » (P96)

 

Ce livre relate la vie d’une peuplade entre les murs de briquettes suintantes d’un quartier immondices d’une société pseudo-irréprochable des années ’80 en Italie, où la culture de la normalité est aussi impitoyable qu’une mère qui rejette son enfant. Au-delà de l’enceinte où l’individu est toléré, son aura affiche son origine.

 

« C’était peut-être le milieu qui nous avait produits. On avait peut-être cela dans le sang. C’étaient peut-être les gens qu’on fréquentait, l’ennui, l’absence de buts. La certitude de ne pas pouvoir évoluer, la prise de conscience de l’inéluctable. Dehors, les années se succédaient, et le monde changeait. Au fond de nous-mêmes, on restait figés. »(P193) 

 

L’injustice moleste un non-coupable dès la naissance pour avoir commis un seul acte de mauvaise foi. Celui d’exister au mauvais endroit. Une petite touche d’un peu de tout se retrouve dans ce livre. C’est un peu l’histoire des misérables : l’hymne à l’amour, le roman politique et social non affiché, mais sous-entendu, sauf que c’est un peu plus d’un siècle plus tard et dans des espaces réduit.

En guise de décor, c’est un peu le Val Fourre de Paris transposé à Rome. C’est la forteresse, en somme une de ces nombreuses forteresses qui tache le monde.

Pour la trame, deux ados unis par un lien qui dépasse le coup de foudre, un amour passionnel violent ; donne un bouquin puissant d’émotion, de révolte, de déchirure, de désespoir, de survie…

La prose renforce ce sentiment d’exception, elle pulvérise les convenances, franche, fluide, fraiche. Le livre est très intense sur une courte durée. Bien cadré, complet. Étonnant.

Le contexte me ramène à Triburbia de KT Greenfeld publié récemment chez Philippe Rey éditions. Même si l’histoire se déroule dans un contexte opposé : il relate un vécu dans un quartier résidentiel, huppé, etc.… Il me semble que le questionnement est similaire face à la maladie (l’autisme chez Greenfeld, la drogue chez D’urbano), au désir d’évasion, à la différence culturelle, au besoin de reconnaissance, au sentiment amoureux, à la consommation de narcotiques, d’alcools.

Dans les deux cas, tout le monde perd ses repères à un moment donné. Que ce soit dans la soie ou dans la paille, des hommes, des femmes et des adolescents passent le temps à la recherche d’un éventuel bonheur.

Ce roman est un coup de poing bien placé.

 

 « T’es l’enfant seul ?

Je sais que c’est toi.

Viens-tu des bas-fonds ?

Ou des quartiers neufs ?

Bref, au fond tous la même souffrance. » **
(Oxmo Puccino "L'enfant seul" 1999) 

 

 

 

 

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