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Le dernier stade de la soif (Frederick Exley)

Publié le par ChrisMo

EXLEY

FREDERICK  EXLEY

Le dernier stade de la soif.

10/18 (2013)

A fan’s note (1968)

Mr Toussaint Louverture (2011)


Proposer un commentaire sur « Le dernier stade de la soif » de F. EXLEY pourrait être un sujet imposé pour les candidats au Bac littéraire. Voilà un exercice qui va provoquer sur l'intégralité de ma modeste constitution, la température ambiante aidant ; et d'ailleurs, je me suis allégé pour la saison — je porte un marcel et un short d'un tissu léger — une abondance de sudation exceptionnelle pour les prochains jours à venir.


Un sacré personnage, ce monsieur Exley. Il a multiplié les séjours en hôpital psychiatrique pour de sérieuses dépressions en plus de son addiction à l’alcool. On peut dire que ce qui l’a, peut-être pas sauvé, mais, maintenu la tête hors de l’eau, c’est le besoin d’écrire, de retranscrire ses maux, sa culture, grâce à son esprit follement réfléchi malgré tout. Il a pris le temps d’émerger, de laisser penser l’essentiel dans sa vie accessoire. Il aura écrit deux bouquins dont « A l’épreuve de la faim » est le dernier. Une suite logique ? À découvrir.


Pour résumer et donner un genre à « Le dernier stade de la soif ». Oui, c’est une autobiographie un peu fictive. Disons que c’est une réalité altérée pour ne pas essuyer un retour de manivelle indésirable d’un quelqu’un d’indésirable, quelque soit le lieu ou ce mauvais esprit se trouve. Ce livre c’est l’union entre « Travaux forcés » de M Safranko et « La conjuration des imbéciles » de J.K.Toole. Exley c’est Max Zajack possédé par Ignatius Reilly, ou Ignatius imbibé de Max Zajack, constamment saoul… Cela fonctionne dans les deux sens.


Explication :


Il dégage de lui, l’intelligence d’un Reilly et l’alcoolisme prononcé d’un Zajack. Le cocktail donne un homme marginal, un électron libre qui gravite autour du noyau sociétal qu’il rejette, qu’il hait, la conjuration des imbéciles est à décréter. Une silhouette blafarde, les yeux hagards, qui marche dans les rues de Chicago. Un regard vitreux qui ne voit que les plaines brûlantes du Colorado. Comme Ignatius et Max, Frederick est convaincu, c’est indubitable, qu’il doit écrire. Un besoin qui le ronge, qui l’anime constamment. Il passe d’un job à l’autre, un travail alimentaire, des travaux forcés, obligatoire et destructeur. Il erre. L’ambition d’être le romancier du siècle, atteindre une gloire qu’ils critiquent est un paradoxe qui touche les trois hommes. Exley a l’éloquence d’un Ignatius, pointilleux, le verbe convaincant, riche et parfois égocentrique, voir cynique. Il use aussi des mots percutants, instantanés, désespérés et fort arrosés d’un Max. Il est la combinaison des deux personnalités en même temps. Un mélange très intéressant. Le canapé sur lequel le trio reste des jours entiers allongés est le symbole du mal du siècle qui les a nourris avant d’atteindre leur objectif. La dépression.


« J’avais tellement pris l’habitude de glandouiller que, me prenant pour Proust, j’exigeais les privilèges de l’éternel malade, au niveau mental, j’étais morose et, en peu de temps, cette morosité envahit l’atmosphère » (P430).


Passage obligatoire avant le déclic. Avant ce qu’Exley a désigné comme étant « l’élan du mécanisme créateur ». Ce fameux moment ou l'inspiration de l'écrivain explose « dans un tourbillon d'éloquence », lui faisant sauter les trois repas de la journée tellement il s'est oublié. C'est le mythe de la révélation créatrice soudaine.

L’impression de lecture de l’auteur lui-même est d’une grande lucidité, indirectement Exley défie tout chroniqueur, auteur ou qui que ce soit d’en faire autant. C'est osé, risqué, mais convaincant. Comme tentative d’auto critique, c’est une des plus sincères et brillantes que j’ai pu rencontrer :


« Certains passages semblaient fort à propos, d’autres très bon, d’autres encore relevaient peut-être – si je puis me le permettre — de l’art. Une certaine éloquence rhétorique torrentielle se dégageait de ces pages. Comme je l’avais écrit dans l’urgence, j’y décelai ce tourbillon d’éloquence qui réside selon *MANN, citant Cicéron, dans la MOTUS ANIMI CONTINUUS de la composition » (P401)


*Thomas Mann dans « La mort à Venise » (1912) évoque l’élan du mécanisme créateur, de ce motus animi continuus par lequel Cicéron définit l’éloquence. Traduction : Mouvement continu de l’esprit.


Ces passages merveilleux et le choix des personnages, en voici, en voilà : bien sûr, il y a une place sérieuse et même influente pour les femmes dans sa vie, conquête, amour et déception, parfois elles sont merveilleuses et d’autres fois désolantes. Impossible de passer à côté de la critique du beau-père George devant la télévision, la colère contre Monsieur Blue (p338), ce que l’Amérique attend d’eux (p109), l’étonnante extrapolation sur les séries télévisées américaines (p252-254). Que dire sur Bumpy son beau-frère (personnage exubérant et puissant, débraillé, provocateur et intelligent, représente le pavé dans la marre qu’Exley aurait voulu balancer lui-même, par la réussite et la provocation.) ... Citons aussi le rôle important de son père dans l’histoire : c’est un peu « La gloire de mon père » de Marcel Pagnol, mais mal vécu par F EXLEY. L'auteur recherche cette même reconnaissance qu’a connue son père, cette popularité qu’il ne peut atteindre à cause de ses déboires et sa peine. Il transfère son fantasme sur un autre joueur de Football Américain de la NFL au sommet de sa gloire : Franck Gifford.


Je m’éponge le front, le cou, la nuque. Le temps passé ici m’a gratifié de quelques courbatures. Je m’offre une douceur dont le plaisir consiste en un mouvement simple et agréable de détente des bras le plus loin possible. Mmmmmpfffff !

 

Voilà, en fin de compte,


il n’y a que très peu d’arguments à ajouter qui n’ont pas déjà été évoqués par l’auteur lui-même dans son livre. Le reproche principal qui pourrait être retenu à l’égard de l’œuvre, c’est la structure qui comprend à peine 8 chapitres sur 450 pages. Ce n’est pas une difficulté en soi, c’est plus la chronologie des faits où Exley use de « Flashback » qui trouble le tempo de la lecture et la mise en situation dans le temps. Le passage d’un souvenir à l’autre est la petite faille. Cela n’enlève rien à la qualité de l’écrit. Car c’est bien cela qui surpasse le choix du montage de cette autobiographie. À son corps défendant, ce brouillard dans le temps reflète complètement la personnalité de F Exley. Conscient de cette sensation de légère incohérence structurelle du récit, l’auteur s’en explique page 400 (même s'il parle d'un manuscrit jeté dans son histoire, on peut établir le lien facilement entre celui-là et « le dernier stade de la soif »)  :


« Tant que le livre avançait, c’était magnifique. Mais lorsque cela commença à marcher moins facilement, et qu’il me fût bientôt impossible d’en éviter la réalité physique (combien de signes avais-je écrits ? Deux millions ?), je dus m’attaquer à cette montagne de papier pour en relier toute la “douleur”, la “joie” et l’ “angoisse” que j’avais si facilement projetées hors de moi…, je découvris que je ne connaissais rien du fastidieux exercice consistant à créer une forme à partir de fragments. »



ET PUIS, vous savez quoi ! Pour conclure, retenez juste ceci. Le reste n’est que chipotage. La puissance de ce livre est incontestable. Les avis contradictoires s’expliquent par eux-mêmes grâce à la lucidité foudroyante d’un écrivain combatif et très intelligent. Vous l’aurez compris, c’est encore un de ces romans d’une beauté rare qui révèle une importante connaissance littéraire, dont l’usage sauve, arrache le souffrant de sa tristesse profonde et offre un résultat qui me laisse éblouit. Rien à ajouter. J’ai pris le temps de le lire, avec un plaisir non dissimulé.

 

 

 

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