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Le pas de l'adieu (Giovanni Arpino)

Publié le par ChrisMo

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Passo d’addio (2005)

Le pas de l’adieu (10/18-2012)

Giovanni Arpino

 

Le professeur mathématicien Carlo Meroni a pris l’habitude de rendre une visite dominicale à son maître le professeur à la retraite Giovanni Bertola. Un rituel précis auquel appartiennent une partie d’échec, un débat sur une maxime imposée et le chocolat chaud de fin de journée préparé par les hôtes de l'habitation, les sœurs jumelles Rubinos. Celles-ci sont au petit soin de leur plus ancien pensionnaire d’une petite chambre depuis une vingtaine d'années. Carlo est rongé par un pacte accepté avec Bertola et troublé par Ginneta, la nièce des jumelles. Une femme libérée. Des ingrédients destinés à rendre une pièce dramatique intelligente et douce.

J'en suis arrivé au moment fatidique que j’appréhende depuis belle lurette. Une espèce de crainte, qui n'empêche pas de m'enchanter, mais qui est proche de me frustrer. Lire un ouvrage qui semble me dépasser (tellement il est riche de sens, et de manière générale, construit d'un « package » dense de référence culturelle philosophique et surtout mathématique, me figent devant la limite de ma compréhension des choses. Et cette impression s’éveilla à vingt pages de l'ouvrage reçu par la maison généreusement cette semaine. Dans une argumentation, évoquer des piliers de la connaissance comme certains échangent sur le football me surprend, car je suis facilement impressionnable vu ma faible densité de savoir en matière si poussée intellectuellement. J'aperçois une esquisse sommaire, qui me permet de croire que ces centres névralgiques sont en plus d'êtres brillants, les vecteurs principaux de la pensée logique humaine. Et c'est là que ma crainte initiale apparaît, telle une réminiscence qui me dit bonjour, je peux regarder ces piliers de la pensée, trouver cela beau, mais en comprendre leurs constitutions me dépasse. J'admire et je me perds dans ce que je ne maîtrise absolument pas. Il fallait que je le dise. Je verrai ce que j'en ai plus ou moins compris au final.

Une ode à la vieillesse et son acceptation, à la mort et à la direction que peut prendre une vie, à la solitude et aux regrets. Les questions existentielles foisonnent sur un nombre de pages léger. Un roman à l’allure d’un grand classique aux coutures fines dignes d’un « précieux » de « la Pléiade ». Les mouvements principaux de cette symphonie sonnent comme la gravité, la profondeur et la quintessence d’une « E lucevan le stelle » chantée par Placido Domingo. L’amertume d’un vieux professeur qui n’accepte pas l’adjectif vieux prenant le pas sur celui du titre éminent de professeur mathématicien philosophe. Un homme seul impuissant devant une fin inévitable. Un regret le détruit autant que la maladie. Victime de son implication, il en oublia de titiller la sensualité qui lui aurait permis de goûter au plaisir de la chaire, de la relation amoureuse, de la vie sociale et de famille pour tempérer la folie du mathématicien.


« Un poids l’écrasait du ventre jusqu’au scrotum, mais ce n’étaient pas des pierres, ce n’étaient pas des fers de prisonnier : c’était une bouillie de lascivité inachevée, impuissante et pourtant encore bestiale, encore à l’affût. Ce poids ignoble, cette humiliation glandulaire l’accablait depuis des années » (p65)


Carlo est le reflet qui apparaît dans le miroir de Bertola. Un homme dans la fleur de l'âge promit à une carrière brillante qui risque de passer à côté de l’impulsion de sérénité qu’apporte le contact humain, en dehors du quantifiable et théorisable à coup de formule oblitérant la noirceur des tableaux d’amphithéâtre universitaire. C’est la jeune Ginetta, une femme libérée, qui représente l’autre facette occultée par les deux hommes. Donc, l’un ouvre les yeux trop tard et tente de sauver l’autre de sa cécité. La jeune femme représente la vie croquée à pleines dents, sans manquer à ses obligations sur le marché du travail. Elle vit, elle rencontre d'autres gens tout simplement. Bien qu’elle craigne l’engagement d’une vie commune solide, elle tâte, elle ne se cloître pas dans 30 m² attendant tel une nonne à l’âme pure qu'un prince use de la mandoline sous le balcon. Rico ne veut pas ressembler à son maître penseur et Ginneta encore moins à ses tantes, les sœurs Rubinos, serviable, de vraies béguines.

La recherche de la pureté de l’âme, du savoir absolu, de l’homme ou de la femme idéale, de la programmation émotionnelle à outrance pour une vie linéaire, est ce à quoi sont confrontés les personnages attachants, tristes et amusants de ce livre très fin. Un exercice d'où transpire une écriture pointilleuse, un ton classique, des scènes lâchant des effluves poétiques, beaucoup de profondeur, très riche sur le contenu, un décor simplifié au profit du relationnel. Un tout proche d’une fable philosophique, d'une pièce de théâtre, d'un chant d’opéra dramatique qui aurait pu s’intituler le requiem du mathématicien.

Dernier Acte.

Une coïncidence ?

À l’instant où j’abordai le chapitre onze du roman, l’ultime. Cécilia Porti cantonnait « Lascia la spina » cogli la rosa de l’opéra « Il trionfo del Tempo e del Disinganno ». Je le découvrais à l’instant où je levai les yeux sur la fenêtre du webplayer de la radio suisse classique. J’écoutais de la musique douce et suis tombé à point au moment ou j’entamais ce chapitre final. Très beau. C’est tout ce qui compte, même si je ne comprends pas un traitre mot d’italien. Étonnant, je suis « une Ginneta », car j’écoute et je savoure sans en percevoir la véritable identité des choses. J’ai indirectement provoqué l’instant magique ou la musique se mariait parfaitement à ma lecture en cours. Du rassemblement d’actes naïfs éclos un moment agréable. Une poésie à facettes multiples qui permet aux « Ginneta » de ressentir la beauté de concepts, d’œuvres textuelles et musicales qui s’affichent inaccessible de prime abord.

Court, dense et délicieux.

 

Editions 10/18 link

Belfond link

 

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mamzelle so 18/01/2013 12:00

ah on sent que ce livre t'as vraiment interpellé, et ça m'a bien donné envie de lire, moi qui aime explorer l'âme humaine et cherche à tout comprendre et adore qu'on me perde, je pense que ça
devrait me plaire ! Merci ;)

ChrisMo 18/01/2013 13:38



Oh je crois que ça te plaira, c'est court 165 pages mais très bon ;)