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Demande à la poussière/Mon chien stupide (John Fante)

Publié le par ChrisMo

Demande à la poussière/Mon chien stupide (John Fante)

J'ai lu récemment « Demande à la poussière (1939) ». Il est indubitable que je n'ai pu en retirer que du plaisir. J'utilise une tournure à tendance négative « je n'ai pu... que » comme si je n'en avais pas eu assez de jubiler. Un paradoxe, usage d'une tendance moins que pour une action aux conséquences plus que. C'est là toute la matière de ce livre. L'article "John Fante, ce génie incompris " (mai 2013; par Thomas Vercelot - étudiant en journalisme), exprime au millimètre près mon ressenti.

Arturo Bandini est doué d'un talent d'écriture reconnu par un éditeur de magazine (réf. à la relation entre J. Fante lui-même et son propre éditeur) et surtout vanté par lui-même. Un prétentieux à juste titre.
Battu presque à mort par l'amour des femmes, de sa condition de pauvre écrivain non reconnu, dans une ville ou le rêve repousse un désert américain immortel — image d'un combat perdu d'avance entre l'homme qui cherche a perdurer alors qu'il n'est que passager de son existence mortel ; tandis que le désert ne disparaîtra jamais et nargue son attaquant en soufflant ses grains de sable jusque dans le moindre recoin de la vie de l'homme. Bandini se laisse porter au gré de son humeur — exécrable — aspirant à en ressortir une inspiration redoutable qui bouleverserait sa vie et la littérature...
Après la découverte de " Mon chien stupide (1985) ", je confirme mon attachement à cet auteur particulier et très puissant.

john-fante-mon-chien-stupide-copie-1.jpg

Mon chien Stupide (1987)

West of Rome (1985)

Les autres ouvrages de John Fante chez 10/18 
 

À Point Dume, Baie de Santa Monica, Sud de la Californie, un chien immense s’est imposé dans l’arrière cour de la famille Molisse. Stupide, ainsi nommé par le benjamin d’une fratrie de quatre enfant. Le molosse est un animal paresseux et en chaleur, en manque d’homme précisément, un homosexuel. Personne n’arrive à s’en débarrasser, trop froussard. La situation en devient ridicule. Henry, le père, décide de garder ce chien après un débat qui penchait tantôt vers le départ (menace à l’appui), tantôt vers l’adoption. Un fin stratège ce Henry J. Molisse, écrivain, scénariste, qui ne produit plus, qui vit sur les deniers d’une réussite passée. Ça le ronge fortement et influence son caractère de chien. Sa relation avec sa femme, ses fils et sa fille est désespérante. Il n’est qu’un vieux râleur, insultant, un ringard, un lâche dont les bouquins ne valent rien. Les mômes sont devenus adultes et ses tentatives de leur clouer le bec sont veines. C’est l’heure de l’émancipation. Une confrontation plus qu’une banalité évidente. Ce qui a le don de titiller le flegme anglais d’Hariet –tant et si bien que c’est à se demander si elle en a eu un jour-  toujours stressée, émue et très gentille, l’ultimatum est sa tasse de thé. Son cocon familial s’est fissuré, les pics d’Henry accélèrent le phénomène. À un point que la coquille se brise, il a perdu le respect de ses enfants. Stupide arrive au bon moment, il représente la victoire, le contraire « d’Henry La défaite ». Tout ce qu’il n’a pu avoir. Page 46, toute la page devrait être recopiée. Avec une belle chute en plus ! (Mais c’est long)

 

« J’étais las de la défaite et de l’échec. Je désirais la victoire. Mais j’avais cinquante cinq ans et il n’y avait pas de victoire en vue, mêmes pas de batailles…Stupide était la victoire, les livres que je n’avais pas écrits, les endroits que je n’avais pas vus, la Maserati que je n’avais jamais eue, les femmes qui me faisaient envie, Danielle Darrieux, Gina Lollobrigida, Nadia Grey. » (attention, petit rappel qui a son importance ici, l’histoire se passe en 1985 !!!)

 

Harry en a besoin, Stupide lui apporte un équilibre fragile et lui donne l’envie de reprendre l’écriture d’un roman. Au départ, le rejet du chien, ensuite l’acceptation évidente. Une vie sans chien n’est pas concevable, la relation exécrable avec son entourage s’adoucit. Du moins avec Harriet et au fur et à mesure que : 4-1… 4-2… 4-3… et puis le dernier vole de ses propres ailes.

 

La découverte du chien à l’arrière de la maison, l’érection de la bête, les plaintes d’Henry à l’égard de ses enfants, son rejet du beau-fils, la scène où Harriet est raide après sa fumette en amoureux, offre un tableau magnifique. Et avec des phrases d’une consistance exceptionnelles. L’auteur a le sens de l’esthétique, use d’un ton enjoué, rabat-joie, dramatique imparable.

« Tu es tortueux comme un serpent, tu ruses et tu magouilles pour que tout le monde file doux. Tu es le pire faux jeton que j’aie jamais rencontré. »(P75)
 

Voilà un livre, un livret, car l’histoire est courte/155 pages, qui m’a arraché des rires isolés dans ma petite pièce. Au point que le reste de la famille qui regardait sa série télévisée – chacun séparément, grâce aux nouvelles technologies — vient à se demander si je me sentais bien. La spontanéité intelligente, fouillée, méticuleuse et irréprochable de Mr Fante a rendu cela possible. L’art de raconter, de placer les personnages somme toute simples, dans une situation délicate avec ironie. La locution verbale est énergique au moment opportun. Ce caractère grincheux, cynique, de mauvaise foi, est un excellent choix pour inventer des moments subtils hilarants et tristes. Ergoter pour fuir une faiblesse, l’impuissance devant l’émancipation des enfants entre autres. C’est le talent de l’auteur. Captiver, créer le drame à partir de rien et en rire. Même quand il évoque le sexe, il n’y va pas par quatre chemins, avec un tact particulier, subtil et comique. Voilà ce qui provoque des moments littéraires mémorables. Une belle danse entre une prose simple et un phrasé pointilleux. Une valse nostalgique paradoxalement amusante.

 

Je serai peut-être hors champ, mais après la lecture j’ai envie d’imaginer John ou Henry devant un chevalet. N’y croyant plus, le dos courbé, il s’acharne sur un immense tableau blanc cassé. Le crayon, puis le pinceau oscillent en tout sens. Il transpire et jette le résultat de son action passionnée. Il jette un chef-d'œuvre, j’ai envie de lui dire. Mais qu’est-ce que tu fais, t’es malade mon vieux ! Mais il s’en fou, je n’existe pas. Il recommence, et recommence, déçu. Il entame des esquisses inachevées pour la plupart. Des journées entières sans relâche… Encore et encore.
Ses yeux embués, tristes, humides depuis le début, l’empêchent de voir qu’il a touché la perfection depuis le premier jet. 

 

Commenter cet article

Jean 02/10/2013 15:34

Salut Christophe,

J'ai lu ta remarquable chronique et je te le dis tout de go, ce livre est fait pour moi. Amitiés.

ChrisMo 02/10/2013 17:13



Merci énormément mon ami.
Tu vas prendre un pied immense, je te le promets ;-)
Bonne lecture Jean.